L'entreprise américaine Cloudflare, l'un des plus grands fournisseurs mondiaux d'infrastructures Web et de sécurité cloud, a décidé de porter plainte auprès du gouvernement des États-Unis concernant les blocages judiciaires qui affectent ses adresses IP en Espagne.
Dans un document envoyé au Bureau du Représentant commercial des États-Unis (USTR), l'entreprise accuse le gouvernement et les tribunaux espagnols d'autoriser des pratiques qui nuisent à la libre concurrence et au commerce numérique international, soulignant que les mesures imposées pour lutter contre la diffusion non autorisée d'événements sportifs génèrent de graves dommages collatéraux.
Chaque année, l'USTR produit le « National Trade Estimate Report on Foreign Trade Barriers », un rapport de référence qui identifie les obstacles qui entravent les opérations des entreprises américaines à l'étranger. Son contenu influence les négociations bilatérales de haut niveau et la pression diplomatique que Washington exerce sur les pays désignés pour éliminer ces barrières.
Cloudflare a participé pour la première fois à cette édition, avertissant que certains pays européens – dont l'Espagne, l'Italie et la France – imposent des blocus qui « affectent de manière disproportionnée » les entreprises technologiques nord-américaines et entravent le commerce numérique mondial.
L'Espagne sous le feu des projecteurs : blocages massifs et manque de garanties judiciaires
Le document présenté par Cloudflare accorde une attention particulière au cas espagnol. Selon l'entreprise, les tribunaux autorisent des décisions « trop larges » autorisant le blocage d'adresses IP entières pour des raisons de protection des droits d'auteur, une pratique qui finit par affecter des milliers de sites Web légitimes hébergés sur les mêmes serveurs.
« Cette pratique entraîne la perturbation généralisée et répétée de dizaines de milliers de sites Web légitimes non liés, ainsi que la perturbation des services numériques, sans possibilité de recours judiciaire. »
L'entreprise considère que ce type de blocs ne respecte pas les normes internationales de proportionnalité et de transparence. Dans sa présentation à l'USTR, il accuse le gouvernement espagnol d'être coresponsable de connaître les problèmes découlant de ces décisions et de « choisir explicitement de ne pas intervenir » pour les corriger.
Il en résulte un environnement d’insécurité juridique qui décourage les investissements et la confiance dans le marché numérique espagnol.
LaLiga et les blocus : l'origine du conflit
En février, la société américaine a déposé un « recours en annulation » devant le tribunal qui a autorisé ces blocages, alléguant que les droits de tiers avaient été violés. Cependant, le tribunal a rejeté la demande, estimant que des dommages suffisants n'avaient pas été démontrés, permettant ainsi le maintien des mesures.
Cloudflare soutient désormais devant l'administration américaine que cette politique favorise les intérêts commerciaux des entités locales – comme LaLiga et ses partenaires audiovisuels – au détriment des entreprises étrangères.
De Madrid à Washington : le conflit s’internationalise
Cette protestation n’est pas un détail mineur. En incluant l'Espagne dans son mémoire auprès de l'USTR, Cloudflare élève la question au niveau de la politique commerciale entre les États-Unis et l'Union européenne. Le rapport de l’USTR, une fois publié, pourrait servir de base à de futures pressions diplomatiques ou à des négociations bilatérales, dans lesquelles Washington pourrait exiger des garanties pour les entreprises technologiques américaines.
Dans sa déclaration, Cloudflare prévient que la situation espagnole viole les principes de proportionnalité, de nécessité et d'adéquation reconnus dans les normes internationales et que les mesures de blocage « restreignent la capacité des entreprises américaines à opérer librement sur le marché espagnol ».
De plus, la perte de fiabilité des services génère des dommages à la réputation difficiles à réparer : les clients qui voient leurs sites Web ou leurs services interrompus peuvent perdre confiance dans les plateformes hébergées via Cloudflare, un problème qui affecte des milliers d'entreprises légitimes.
Un problème plus large : l’Italie, la France et la Corée du Sud
Le rapport ne se limite pas à l'Espagne. Cloudflare met également en garde contre des situations similaires en Italie, où la nouvelle loi Piracy Shield oblige les réseaux et les CDN à bloquer les domaines en moins de 30 minutes, avec des résultats qui ont déjà affecté Google Drive et des milliers de sites légitimes.
En France, l'entreprise souligne que l'article L.333-10 du Code du sport permet de bloquer des commandes si larges qu'elles ont poussé plusieurs fournisseurs américains à quitter le pays.
Même en Corée du Sud, les autorités exigent que les fournisseurs de contenu maintiennent des listes noires contenant plus de 1,5 million d'URL, une charge administrative que Cloudflare qualifie de « sans précédent » et de « disproportionnée ».