La bataille entre les géants technologiques et les médias européens ajoute aujourd'hui un chapitre historique en Espagne. Le Tribunal de Commerce n°15 de Madrid vient de condamner Meta – société mère de Facebook et Instagram – à indemniser 479 millions d'euros (plus intérêts) à 87 éditeurs de presse numérique et agences de presse, intégrés dans l'Association des Médias d'Information (AMI).
Cela se produit après avoir déterminé que l'entreprise a obtenu un avantage concurrentiel illicite en utilisant les données personnelles de millions d'utilisateurs d'une manière contraire au Règlement général sur la protection des données (RGPD).
Cette décision constitue l’une des décisions les plus sévères de la justice espagnole et européenne à l’encontre d’un acteur technologique majeur. Mais que se cache-t-il derrière cette phrase ? Comment cette indemnisation a-t-elle été calculée ?
Et surtout, pourquoi cette affaire peut-elle marquer un avant et un après dans la régulation numérique ?
L'origine du conflit : ce que Meta a fait avec les données des utilisateurs
Le cœur du litige réside dans un détail crucial : lors de l'entrée en vigueur du RGPD en mai 2018, Meta a remplacé la base juridique du consentement explicite de l'utilisateur par celle de « l'exécution du contrat » pour justifier le traitement de données personnelles dans le cadre de publicités ciblées.
Ce changement a permis à l’entreprise de continuer à utiliser d’énormes volumes d’informations personnelles (goûts, habitudes, activité sur et hors de ses plateformes) pour proposer une publicité comportementale et hyper-segmentée, cœur de son modèle économique.
Cependant, le RGPD exige que n'importe lequel le traitement de données ayant un impact sur la vie privée dispose d'une base juridique adéquate, et le juge comprend que Meta ne s'est pas appuyé sur une base juridique valable, violant ainsi la réglementation européenne. En fait, la Commission irlandaise de protection des données avait déjà sanctionné cette pratique en 2022.
Résultat : Meta a proposé des campagnes publicitaires extrêmement précises, basées sur des informations que la presse numérique ne pouvait pas obtenir légalement, ce qui lui a conféré un avantage concurrentiel « incomparable » sur le marché. afficher en ligne.
Concurrence déloyale : la clé juridique du jugement
Le tribunal fonde la condamnation sur l'article 15.1 de la loi sur la concurrence déloyale (LCD), qui considère comme illégal de profiter sur le marché d'un avantage obtenu par la violation des lois, en l'occurrence du RGPD. Le tribunal conclut que Meta a pris le leadership publicitaire en Espagne en profitant de son traitement illégal de données personnelles, ce qui a porté directement préjudice aux médias numériques, dont les revenus publicitaires ont chuté faute de pouvoir proposer une segmentation équivalente.
Le refus de Meta de remettre ses comptes (et une information décisive)
L'un des épisodes les plus frappants du processus a été le refus de Meta Ireland (responsable des opérations de Meta en Espagne) de fournir ses comptes spécifiques sur l'activité publicitaire dans le pays. Compte tenu de cette absence, le magistrat a appliqué les règles de la charge de la preuve et a accepté comme valables les estimations présentées par le plaignant.
Selon ces calculs, Meta a obtenu plus de 5 281 millions d'euros en Espagne entre mai 2018 et août 2023 grâce à sa publicité segmentée.
Le juge ajoute un raisonnement fort : si le chiffre était inférieur, Meta aurait fourni ses comptes. En ne le faisant pas, on peut supposer que ses bénéfices auraient pu être encore plus importants.
Pourquoi cette compensation ?
Si Meta a obtenu plus de 5,281 millions en utilisant des données de manière illicite, comment ces revenus sont-ils transformés en compensation de 479 millions d'euros (plus 60 millions supplémentaires accumulés en intérêts) pour la presse numérique ?
Pour cette opération, le tribunal a eu recours à l'étude de la CNMC sur la publicité en ligne en Espagne, qui détaille la part de marché correspondant aux médias numériques au cours de cette période. Avec cette proportion, ce que chaque éditeur a cessé de gagner en raison de l'avantage concurrentiel de Meta a été calculé.
Que signifie cette phrase pour les médias (de toute l'Europe)
La résolution n'est pas définitive (Meta peut faire appel devant le Tribunal provincial de Madrid, même si elle n'a pas encore confirmé ce qu'elle fera à ce sujet), mais son impact est déjà considérable.
Les médias concernés ont dénoncé le fait que l'utilisation massive des données par Meta mettait en danger sa pérennité économique, en rendant impossible une concurrence sur un pied d'égalité sur le marché publicitaire. L'arrêt vient conforter cet argument, en soulignant que la presse numérique a subi une réelle perte de revenus.
Mais, en outre, l’affaire a une dimension transfrontalière évidente. Facebook et Instagram fonctionnent de manière homogène dans toute l'UE dans le même cadre juridique. En fait, en France, un procès aux caractéristiques similaires est déjà en cours contre Meta.
Cela implique que la décision espagnole pourrait devenir une référence pour d’autres litiges européens, ouvrant la porte à une redéfinition du modèle publicitaire basé sur les données personnelles.